« Depuis 25 ans, je dois prouver que je suis bien moi »
Perdre ses papiers d’identité est un événement que beaucoup considèrent comme une simple formalité administrative. Pour José, ce geste anodin a marqué le début d’un véritable cauchemar de 25 ans. Son identité a été utilisée par un escroc pour travailler, prendre des crédits, se marier avoir des enfants et même pour commettre des séquestrations et viols de femmes. José revient sur cette épreuve et partage son expérience pour sensibiliser chacun aux risques de l’usurpation d’identité.
Comment tout a commencé
Comment tout a commencé ?
En 1999, j’ai oublié ma sacoche dans un train. Elle contenait des documents importants : ma carte d’identité, mon CV et mon acte de naissance, dont j’avais besoin pour un entretien professionnel. Sur le moment, j’étais surtout préoccupé par cet entretien, puis par la plainte pour perte de documents que je suis allé déposer au commissariat.
Comment avez-vous découvert que votre identité était utilisée par quelqu’un d’autre ?
Environ un an et demi plus tard, ma femme attendait notre fille. Je me rends à la Caisse d’Allocations Familiales pour la déclarer. Là, on m’apprend que je détiens déjà un numéro de CAF et il est impossible d’en avoir deux. Le guichetier tourne son écran, et je découvre mon nom, mon numéro de Sécurité Sociale, mais une adresse et une banque qui ne sont pas les miennes. Je comprends que mon identité a été usurpée. Je vais directement au commissariat déposer plainte, avec toutes les informations que je viens d’obtenir sur mon usurpateur. L’officier semblait avoir tout ce qu’il fallait pour l’arrêter rapidement. Ça a duré plus de 25 ans.
Une affaire qui s’enlise
À quel moment avez-vous compris que cette affaire allait durer longtemps ?
En refaisant ma carte d’identité à la mairie, j’ai vu une mention manuscrite sur mon acte de naissance : « marié à Londres ». Les conséquences ont été immédiates : je ne pouvais plus me marier moi-même, ni acheter un bien. Ma compagne a même cru que je menais une double vie. En 2000, j’écris au Procureur de la République pour signaler l’usurpation. Un avocat m’aide et découvre que ma première plainte a disparu. Après des recherches dans les archives du commissariat, elle est retrouvée et la procédure repart.
L’usurpation s’est-elle poursuivie pendant ce temps ?
Oui, et je l’ai découvert par étapes. En 2005, je reçois un courrier de l’ANPE avec une adresse : mon usurpateur travaillait toujours sous mon nom. Je me rends sur place, il n’y habitait plus. J’apprends bien plus tard que la personne qui m’avait ouvert la porte avait eu des enfants avec lui. Sur les conseils de mon avocat, je consulte aussi mon relevé de carrière. J’y découvre des métiers que je n’ai jamais exercés : gardien d’immeuble, vigile. Je me rends dans l’entreprise où travaillait mon usurpateur, je présente mes papiers, on les compare aux siens. L’entreprise ne comprend pas ce qui se passe, mais l’a laissé continuer à travailler sans rien déclarer aux institutions, probablement par crainte. Résultat : deux personnes portant le même nom travaillaient 40h par semaine et cotisaient chacune de leur côté, sans qu’aucune vérification ne soit faite.
Comment cela a-t-il affecté votre propre vie professionnelle ?
Plus tard, alors que je travaillais comme prestataire ingénieur du son, une entreprise détecte un problème sur mon numéro de Sécurité Sociale. Je fais des démarches à l’URSSAF et découvre que je n’en ai tout simplement plus. Je ne peux plus travailler légalement. En parallèle, je réalise que mon usurpateur contracte des crédits à la consommation en mon nom. Je me place volontairement en interdit bancaire pour l’en empêcher. Je découvre aussi qu’il ne paie pas ses impôts. Pendant quinze ans, je suis resté hors du système : interdit bancaire par choix, sans numéro de Sécurité sociale.
L’affaire prend une tournure criminelle
Il y a eu un moment particulièrement grave, en 2009 ?
Oui. Le GIGN est venu frapper à ma porte un matin. Je suis placé en garde à vue, et pendant trois jours, je découvre progressivement de quoi il s’agit : des faits de séquestration et de viol sur deux femmes, commis en réalité par mon usurpateur, mais qui pesaient sur moi. C’est la confrontation avec les victimes qui a permis de prouver que je n’étais pas l’auteur des faits. J’ai été disculpé.
Qu’est-il arrivé à votre usurpateur ensuite ?
Première audience en 2009, où je le vois pour la première fois. Il est condamné à 15 ans de prison pour l’ensemble des faits. Dix ans après ma première plainte, je suis enfin reconnu comme victime. Je pensais l’affaire close. Mais même en prison, mon usurpateur continuait d’exister administrativement à ma place : je recevais des courriers pour payer ses impôts, rembourser ses crédits, verser les pensions alimentaires de ses enfants.
L’histoire ne s’arrête pas là ?
Non. En 2014, alors qu’il est toujours en prison, mon usurpateur porte plainte en prétendant être lui-même la vraie victime d’une usurpation d’identité, et d’une erreur judiciaire. Les autorités l’ont cru. Il était entré en prison sous X, puisqu’il n’avait jamais donné son vrai nom. Pendant sa détention, ce nom s’est mystérieusement retransformé en le mien. Il a récupéré un acte de naissance auprès de la mairie et a pu refaire une pièce d’identité à mon nom. À sa sortie, il avait une carte d’identité et une carte Vitale à mon nom. Mon relevé de carrière indique d’ailleurs, à la même période, qu’il était en prison et que je travaillais en même temps : la même incohérence, jamais relevée par personne.
Où en êtes-vous aujourd’hui ?
Mon usurpateur est sorti de prison en mars 2021. Quelques mois plus tard, il utilisait encore mon nom pour payer des frais de santé. En le recherchant sur les réseaux sociaux, j’ai fini par savoir où il habite. Je le surveille moi-même, puisque la justice ne le fait pas. J’ai appris qu’il a six enfants qui portent mon nom. Récemment, j’ai reçu un jugement m’informant que son droit de visite à sa fille était suspendu : un jugement qui me concerne, pour une vie qui n’est pas la mienne.
Vivre avec le soupçon
Vous avez le sentiment de devoir toujours prouver que vous êtes bien vous ?
Exactement, et c’est probablement l’un des aspects les plus difficiles à vivre. Je suis victime, mais j’ai très souvent le sentiment d’être traité comme un suspect, de devoir sans cesse démontrer que je suis bien la personne que je prétends être.
Et à cela s’ajoute un sentiment d’impuissance. On dépose plainte, on fournit tous les justificatifs demandés et malgré ça, l’usurpation se poursuit. Le système avance toujours moins vite que les fraudeurs.
Quelles démarches juridiques avez-vous entreprises ?
J’ai déposé une première plainte dès la perte de mes papiers en 1999, puis une seconde quand j’ai découvert l’usurpation. Comme cette première plainte avait disparu, j’ai écrit au Procureur de la République en 2000, avec l’aide d’un avocat, pour la faire retrouver et relancer la procédure.
J’ai ensuite constitué un dossier avec toutes les pièces que je réunissais au fil du temps, mon relevé de carrière, les courriers de la CAF, de l’ANPE, de l’URSSAF, et je les ai systématiquement transmis aux organismes concernés pour faire reconnaître l’usurpation : Sécurité sociale, banques, employeurs. Je me suis aussi placé volontairement en interdit bancaire pour empêcher mon usurpateur de continuer à prendre des crédits en mon nom.Après 25 ans, je veux obtenir justice et réparation. Avec mon avocate, nous allons engager une action contre l’État et saisir la Cour européenne des droits de l’homme.
Vous avez souvent exprimé votre colère envers la justice. Pourquoi ?
Ma colère, ce n’est pas un seul événement, c’est l’accumulation. Une plainte qui disparaît des archives du commissariat. Une mairie qui transmet mon acte de naissance à un homme en prison, condamné pour usurpation de mon identité. Un relevé de carrière qui indique, à la même période, que je travaille et que mon usurpateur est incarcéré, sans que personne ne s’en étonne. Une enquête qui n’a jamais interrogé un seul de mes cinq frères et sœurs, alors qu’ils auraient pu confirmer en deux minutes que je n’ai jamais vécu en Côte d’Ivoire, contrairement à ce que prétendait mon usurpateur.
À chaque étape, quelqu’un aurait pu voir que ça ne collait pas. Personne ne l’a fait. Après 25 ans, je veux obtenir justice et réparation.
Le risque à l’ère de l’intelligence artificielle
Avec l’essor de l’intelligence artificielle générative, pensez-vous que le risque d’usurpation d’identité est plus important aujourd’hui ?
Oui, et rien que d’y penser, ça m’inquiète beaucoup. Moi, mon usurpateur a réussi à voler mon identité avec une carte d’identité perdue et beaucoup de temps devant lui, 25 ans. Aujourd’hui, avec l’IA, on peut générer un faux document, une fausse voix, une fausse vidéo en quelques secondes. C’est pour ça que la vigilance ne doit plus être qu’une affaire de particuliers : les entreprises et les administrations doivent aussi se doter d’outils pour vérifier ce qu’elles reçoivent.
Les conseils de José
Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui perd ses papiers d’identité ?
Réagir immédiatement : déclarer la perte ou le vol, conserver tous les justificatifs, et surveiller attentivement toute activité inhabituelle : un courrier qui ne devrait pas arriver, un refus administratif inexpliqué. Plus on agit vite, plus on limite les risques.
Cette histoire a profondément bouleversé ma vie. J’aurais préféré ne jamais la vivre, mais si mon témoignage peut permettre à d’autres d’être plus vigilants, ou d’éviter de vivre la même chose, alors il aura au moins servi à quelque chose. C’est aussi pour ça que je prépare un livre, pour raconter ces 25 années dans le détail.